14.5.06

La rue Saint-Sauveur




Ce jeudi-là je ne me suis pas fait attendre, dès sept heures du soir je rôdais dans ce quartier insalubre où bien de choses m’effrayaient. D’un côté la rue Montorgueil et son marché aux légumes, de l’autre la rue Saint-Denis et ses cuisses marchandées; coincée entre les deux, la rue Saint-Sauveur tout imprégnée d’une odeur rance, mélange de fruits pourris et de semences stagnées.

Le square


Le cabinet de l’analyste se trouvait rue des Coutures Saint Gervais, juste derrière le musée Picasso. L’hiver, sous un ciel invariablement plombé, je retrouvais Laura devant un petit square à l’angle du musée. En attendant la fin de la séance, il m’arrivait de m’asseoir sur l’un des bancs du square. D’une semaine sur l’autre le spectacle ne variait guère : les mêmes nuages lourds, le même mur lézardé, les mêmes rares retraités : tassés sur leurs bancs, empaillés dans de lourds manteaux, tuant les fins d’après-midi sous les mêmes arbres effeuillés.

La chaise



« Face à moi il y a une chaise, plus à l’écart qu’en face. Quand je suis arrivée tout à l’heure elle m’a rendue heureuse. J’avais envie de la caresser, trop de tendresse. Chaise de bois, plus elle est vide mieux elle se remplit. Mais à force ça m’a rendue toute triste. Bien sûr, je me disais, pas de place. Toutes les vies et toutes les chaises sont prises, et je suis la dernière à vouloir empiéter... Et pourtant, j’y pensais, j’y pense encore. Rien entre nous ne correspond à aucun temps, à aucun lieu. Jamais une entrée dans telle chambre, à telle heure, mais plutôt une sortie de tout, un retour discret à soi-même. »

Les murs du musée Picasso



Quand nous ressortions du café, il ne faisait pas encore nuit mais on sentait déjà dans l’air une sorte de pourrissement — la lente dissolution de la lumière du jour dans la poussière de la nuit. Les murs latéraux du musée, lisses et aveugles se haussaient à perte de vue. La rue s’était rétrécie. On tournait vers la rue Vieille-du-Temple et doucement on remontait. Laura ne pleurait plus, mais la buée du passé surnageait encore dans ses yeux. Son regard n’avait pas encore cicatrisé. Lenteur de la détresse consentie. Pour le regard rétrospectif, une sorte de tendresse, patience plutôt. Lorsque son métro démarrait, je remontais à grands pas. L’arrêt du bus 89 — toujours si long à passer. Parfois, en rêve, je m’y revois encore.

La rue Saint-Denis



Avant la rénovation du quartier Montorgueuil, la rue Saint-Sauveur était une petite ruelle à l’image de tout le quartier : humide et sinistre, salie par les détritus du marché que les clochards parsemaient comme des pigeons rassasiés. Nous prenions tout de suite par la droite jusqu’à la rue Saint-Denis, une sorte de cour des miracles du sexe — entrecoupée de passages sombres, de culs faramineux et de fornicateurs basanés. Puis nous continuions par la rue piétonne : snack-bars, peep-shows, snack-bars, sex-shops, éclaboussant les façades avec leur pluie de néon. Nous débouchions enfin sur la place du Châtelet : — Tu veux prendre un dernier verre ?

Rue des Francs-bourgeois



Une moiteur suffocante stagnait entre les corps. Les trottoirs n’étaient pas faits pour accueillir une telle cohue. On se frottait épaule contre épaule, coude contre coude. On se réfugiait dans les boutiques, vite bondées, on débordait sur la rue, au gré des courants. Les voitures n’avançaient pas plus vite que les gens. Tout le monde avait l’air d’être là pour quelque chose mais on ne savait pas trop quoi. Peut-être pour la même chose : une visite guidée, un cortège funèbre, une promenade digestive. Tantôt je marchais devant Laura et c’était vite un remous de corps me pressant, tantôt Laura me devançait. Au bout de quelques pas seuls ses cheveux restaient visibles. Je voulais montrer à Laura les hôtels particuliers du Marais. C’était un dimanche après-midi, désœuvré, grouillant. « Il vaudrait mieux s’arrêter pour prendre un café ! » Nous avions atteint la place des Vosges.

Fermeil, terminus

Après un atroce hurlement de freins, le stentor du haut-parleur résonna comme un avertissement : « Fermeil, terminus ! Tout le monde descend ! » Tout le monde ou plutôt trois ou quatre voyageurs intrépides, obligés de mettre pied à terre comme moi. Ce n’était que le début. Dès que le tunnel s’ouvrit sur la ville, tout parut me maintenir à distance, dans les rets d’un rêve éveillé : la suite de carrés illuminés donnant l’impression de se tenir tout seuls sur d’impalpables ténèbres, les sifflements pressés sans émetteur ni récepteur visibles, la carcasse à demi dévorée d’une voiture recyclée en dépotoir.

La nuit sur Fermeil

Fermeil Préfecture. Une cité-dortoir. Dès dix heures et demie du soir, on n’entendait plus que le recyclage organique des forces, un silence compact de machines en veilleuse. Il y avait pourtant des milliers de gens qui vivaient dans cet essaim de tours toutes identiques. Comme nous sortions du tunnel, un paysage désolé, comme grêlé, à travers lequel une route, pareille à un ruban élimé, semblait monter, courir fuir devant je ne sais quoi d’effroyable. Au sommet de la colline, une ligne flottait à quelque distance du sol, puis faisait pousser une tour, une autre, dix autres, toutes en apesanteur, toutes identiques. Bref, un paysage qui vous empêchait d’ajouter foi à la légende qui prétendait que Fermeil avait été construit par des hommes et surtout pour des hommes ! En dehors de nos pas, du martèlement pressé des bottines de Laura, pas le moindre signe de vie dans cette Olympe endormie — où le manège du racket et de la drogue continuait pourtant de tourner —, ou peut-être si : quelques téléviseurs qui éclairaient les fenêtres d’une lueur bleutée.

Le restaurant désert

Je poussai la porte du restaurant. La plupart des tables étaient vides, quatre ou cinq personnes disséminées dans la salle, et tout d’un coup un silence comme si ma présence eût interrompu quelque conciliabule secret. C’était un spectacle pitoyable, tous ces gens silencieux au milieu de tant de chaises vides. Je fis demi-tour, je voulais m’en aller, disparaître avant d’être reconnu... « Bonsoir ! » C’était le barman. Sans me retourner j’esquissai un vague salut. « Dis-moi, est-ce qu’il y a quelqu’un dans la cave ? » « Dans la cave ? fit-il en me montrant le restaurant vide. Je ne crois pas, mais tu peux toujours aller voir ! N’oublie pas d’éteindre la lumière en remontant ! » Je levai les yeux au plafond. Les lumières de la salle semblaient flotter, douces, sans poids, à la dérive.

Le cercle d'échecs

Peu de temps après, il me fit descendre par un escalier exigu. Derrière un immense pilier et faiblement éclairés par quelques lampes, un profil malicieux, deux doigts sortis de l’ombre planant sur un roi sans couronne, des pupilles brillantes derrière un nuage de fumée. « Voilà le cercle d'échecs ! C’est ici que tous... » Une vibration se fraya un chemin cahotante sous nos pieds. Jusqu’alors distinctes, les images se fondirent. En une seule secousse, je vis tout s’assembler : une gelée noire et tremblotante avec ici et là quelques traînées de lumière. Je m’agrippai au bras de Rosenthal. « Calmez-vous, ce n’est que le métro ! »

L'est de Paris



A cette époque ma connaissance de Paris se résumait à quelques axes rassurants autour du quartier de Montparnasse. Sur le reste de la carte, j’aurais pu dessiner quelques serpents à sonnette ou un dragon bicéphale. L’est de la ville en particulier m’apparaissait comme un no man’s land inquiétant où la sonorité de certains noms de rue suffisait à me donner le frisson. Encore aujourd’hui — plus de quinze ans plus tard — il m’arrive de rêver que je suis enfermé dans un wagon de métro vide qui ne s’arrête nulle part. A la vue des stations qui défilent : Ourcq, Buzenval, Botzaris — l’une des pires, celle-ci, avec son z en scie et son t sépulcral —, je sens monter un spasme d’angoisse aussi indicible que ces noms que je n’arrive pas à prononcer... Tout d’un coup : Montparnasse Bienvenüe, et je me réveille soulagé.

Le parc de Sceaux




Une torpeur douce me gagnait. L’eau, les cyprès, l’herbe de l’autre côté du canal. A l’image de cette eau sans reflet, mon regard absorbait tout sans rien livrer en échange. Laura, son bras, la lumière sur sa robe, ses doigts d’où ressortait le vernis de ses ongles. C’était un état que je n’avais pas connu depuis longtemps. Le vacarme de mes pensées avait cessé. J’entendais les cris lointains des enfants, le chant des oiseaux, le clapotis de l’eau et, à travers eux, le rythme régulier de la terre.— Tu avais quel âge au moment du putsch ?— Neuf ans.

La ville sous la neige

J’avais accompagné Laura faire quelques courses — je garde encore l’image confuse d’un Père Noël aux yeux fiévreux qui distribuait des prospectus à la sortie d’un centre commercial — et nous marchions côte à côte, vers la tour où elle habitait. Devant nous la ligne des réverbères, bien qu’il ne fût pas très tard, la nuit était déjà tombée. Quelques flocons de neige descendaient, d’autres restaient en suspens, plus abondants autour de la lumière qui les teintait de violet. La rue s’était rétrécie — plus que deux lacets de bitume —, ainsi que le trottoir, rendu incertain sous la neige accumulée. Nous avancions lentement, sans doute parce que nos chaussures avaient du mal à quitter leurs sillons. Ou bien, adoptions-nous à notre insu la cadence des flocons ballottés ? La neige nous enserrait de plus en plus, de sorte que non seulement la rue, mais les façades et jusqu’à l’air lui-même semblaient s’être fluidifiés, désagrégés lentement, particule par particule. A un moment, je me suis tourné vers Laura — c’est surtout cette image que je revois, reliée à l’immatérialité de la neige —, soudain inquiet, comme si, sortant d’une rêverie, j’avais eu peur de m’être égaré. Mais elle était là, les cheveux parsemés de neige, le regard droit devant elle. Laura ne tournait pas la tête, semblait ignorer ma présence, et la neige continuait de tomber, lente et uniforme, ôtant au paysage toute sensation de relief. « Laura ! » criai-je. Mais il est aussi possible que je n’aie rien dit.

13.5.06

Paris by night



Sur le boulevard, les voitures roulaient à toute allure : une bande rouge, une bande jaune comme un drapeau bicolore. Plus haut, le ciel électrisé faisant reculer les ténèbres, les cheminées sur les toits comme autant de langues assoiffées. Et toujours cette clarté sans répit, ce puits incandescent. Paris peut être une ville terrible certains soirs, un je-ne-sais-quoi de foire ratée pour touristes, des vitrines loin de tout clignotant dans le vide. Le plus dur ce sont ces petits riens, ces détails qui vous font basculer. Ça peut-être une cour jonchée de poubelles, un ciel plombé, la pétarade hystérique d’une moto. Vous ne jugez pas, vous ne pensez à rien, mais une bouffée de néant se dégage de vos poumons et remonte dans votre bouche avec une amertume d’eau croupie. Les autres ? Vous-même ? Le train-train quotidien ? A rien ne sert d’expliquer. A chaque respiration, l’air draine dans votre sang une chose trop lourde qui distend vos veines partout où elle passe. Vous êtes provisoirement perdu pour la joie de vivre et le glamour parisiens.